Décidément cette année 2020 est exceptionnelle à bien des égards. Et bien figurez-vous que j’ai réussi cette année à devenir un expert sur tout un tas de sujets différents en quelques jours seulement au rythme des actualités. Les domaines tels que la virologie, la géopolitique libanaise, la politique Américaine, les fondements religieux, la liberté d’expression, l’économie internationale et j’en passe… n’ont plus de secret pour moi.

Des parcours que certains ont mis des années de formation universitaire, suivie de pratique professionnelle et bien moi je me suis forgé une conception de tous ces enjeux en quelques clics sur internet, quel talent !!

Forcément je pousse le trait, et je me moque avant tout de moi-même en priorité. En fait, je ne m’y connais pas plus que tout à chacun qui s’intéresse aux questions de société et pour être totalement honnête je sens bien que certains enjeux me dépassent.

Pourtant je suis tout à fait capable de me forger une opinion tranchée quel que soit le domaine. J’y crois dur comme fer et mes convictions sont tenaces, c’est dingue que tout le monde ne soit pas du même avis que moi.

Malheureusement l’impact que je perçois en ce moment se situe dans la division de notre société en blocs compacts et intangibles, totalement sourds les uns aux autres, faisant craindre une montée en puissance des conflits à l’intérieur même de chaque société même organisée, à l’intérieur d’un pays, d’une ville…

Pour élucider cette division, je vous dresse un portrait-robot documenté du fonctionnement des processus de notre cerveau et de comment notre vision du monde se construit. Ce qui est important dans le propos n’est pas tant notre connaissance d’un sujet que la manière dont notre opinion se forge.

Notre cerveau est une machine extraordinaire, je ne cesserai jamais de le dire. Cependant elle a ses limites et fort heureusement, la première d’entre elle est de filtrer les milliards de milliards de données perçues en permanence par nos sens pour en extraire un contenu compatible avec notre grille de lecture.

Imaginez-vous devoir conscientiser chacune de ses données. Rien qu’au moment où vous ouvrez les yeux le matin, c’est un flot incroyable de données qui nous submergent en permanence. Nos yeux perçoivent des millions de nuances de couleurs, et ce pour chaque élément qui nous environne. Et encore, nos sens ne sont pas si efficaces qu’il n’y parait. Ils ne détectent qu’une infime partie du spectre lumineux.  C’est ce qu’on appelle le filtre neurologique.

Il en est de même pour chacun des autres sens. Nous avons développé tout un arsenal de détecteurs ultra sophistiqués pour capter les informations « manquantes ». Alors imaginez si notre cerveau devait tout stocker et tout interpréter, ce serait la surchauffe assurée. Faites-en de même avec chacun des autres sens : les sons, les expériences gustatives, les ressentis corporels, les odeurs …

 

 

De plus, nos cerveaux filtrent automatiquement toutes les données également selon ce qu’on appelle un axe culturel.

Bien évidemment, notre éducation, notre statut social, notre environnement immédiat influencent directement nos filtres. J’en reviens au débat entre liberté d’expression et islam. Dans le conflit qui oppose ces 2 idéologies, se jouent directement et totalement ces contraintes culturelles constitutives de l’identité et des valeurs de chaque être humain. Chacun défendra au plus profond de soi ses valeurs et son identité et même ce qui semble les relier au monde qu’ils se sont justement construits.

Ces éléments sont tellement profondément et fondamentalement constitutifs de notre identité profonde, ce qui fait QUI nous sommes, ce en quoi nous croyons… qu’imposer sa volonté ou même vouloir faire changer d’avis le bloc adverse n’est que pure ineptie, perte de temps et c’est bien ce qui pose problème à ce jour, mais nous en reparlerons plus loin.

 

 

Le 3° facteur influençant nos filtres se situe dans les contraintes individuelles. Des jumeaux monozygotes élevés dans un cadre familial commun n’auront pas la même interprétation du monde. Très tôt on leur aura inculqué leurs points communs mais aussi leurs différences, chacun d’entre eux aura mis en avant un talent, une force ou interprété une parole de ses parents de manière différente.

Prenez un message assez commun que toutes les mères peuvent donner à leurs enfants le matin : « fais attention ». L’un des jumeaux peut l’interpréter comme une inquiétude de sa mère ou une preuve d’amour. L’autre jumeaux comme devant faire systématiquement attention à un monde dangereux, conduisant chacun à adopter un comportement différent. C’est bien ce qui questionne les parents en général, de se demander pourquoi en adoptant les mêmes méthodes d’éducation, celles-ci n’aboutissent pas aux mêmes attitudes chez leurs enfants. Rassurez-vous c’est normal, il n’existe aucun livre fondamental sur l’éducation, ce serait tellement plus facile si on nous livrait le mode d’emploi du modèle unique qui vient d’être mis au monde. Et oui, nous sommes tous un prototype unique d’être humain.

 

Ainsi, c’est bien en raison de ces filtres que nous construisons une « carte du monde » cohérente pour chacun.

Dans ce qui se joue actuellement, ce n’est pas tant le problème de se créer une carte du monde unique, bien au contraire. Forgez là, documentez là, c’est ce qui permet de vivre dans un environnement sécurisant, avec des repères bien établis.

La difficulté qui se joue dans un monde vaste, multiculturel, changeant, ambigu c’est de vouloir absolument penser que sa propre conviction est LA vérité absolue et qu’il convient d’évangéliser le reste du monde. C’est tentant bien sûr, puisque façonner le monde à son image, revient à semer des relais et de rassurer sa propre conviction et vivre à nouveau dans un environnement serein conforme à sa propre façon de fonctionner.

Le danger qui se joue actuellement est de vouloir défendre à tout prix ses convictions et d’imposer sa vérité aux autres, d’une manière tellement puissante qu’elle va en créer des conflits de plus en plus violents. C’est l’exemple une nouvelle fois des attentats perpétrés par des terroristes islamistes contre les caricatures du Prophète. Y a-t-il réellement une chance de réconcilier deux convictions aussi opposées ? En tous cas pas par la violence, ni en cherchant à imposer SA vérité. C’est une véritable question de société, de choix de vie en communauté sans réponse absolue.

Autre exemple sur les élections américaines, à l’heure à laquelle j’écris cet article, le président n’est pas encore nommé que la tension monte. Les candidats ont hurlé au scandale avant même de connaitre les résultats. Le danger une fois encore est bel et bien dans le modèle de société dans lesquels les citoyens veulent vivre. Sauf que le fossé se creuse de plus en plus, les communautés de plus en plus diverses et les points de vue de plus en plus radicaux.

Je crains personnellement une montée de la violence en réaction à une contestation du résultat, encore une fois que je ne connais pas.

Cet exemple risque de se généraliser dans d’autres domaines et en dehors même des enjeux dont on ne maitrise pas la situation.

Je peux toutefois, à mon humble niveau me poser des questions très simples pour faciliter la construction de ma carte et mes interactions avec les autres pour vivre une vie en société apaisée :

 

Si j’en reviens à ma situation de départ, en prenant en compte tous les filtres que mon cerveau a opérés en une fraction de seconde selon mes propres programmes préétablis, qui me servent à créer une carte du monde compatible avec ma conception de vie, je peux me poser les questions suivantes :

  • Ai-je vraiment compilé suffisamment de données ?
  • Les données que j’ai sont-elles issues de sources validant mes propres postulats ?
  • Suis-je vraiment sachant dans le domaine ?
  • Est-ce que je suis prêt à discuter de mes convictions même les plus profondes ?
  • Est-ce que je suis capable d’écouter le point de vue des autres sans jugement ?
  • Suis-je capable de comprendre que des avis, idéologies discordantes émanent de filtres différents et sont pour autant aussi valables que les miens ?

Vivement la prochaine grande question internationale pour que je puisse à nouveau devenir un expert et en discuter avec mes proches. Puisque si vous avez bien compris, l’idée n’est pas tant de repenser son propre modèle mais plutôt de se questionner, de confronter clairement nos opinions avec celles des autres, qui ont eux-mêmes suivis les processus identiques de filtrage pour se forger une conception de la vie conforme à leur vécu et ainsi construire collectivement des cartes du monde viables et respectées et ainsi enrichir nos idées et la vie en communauté.

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